À Gishora, de jeunes apprentis apprennent la tradition des tambours royaux du Burundi, reconnue par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel, auprès de maîtres qui ont eux-mêmes commencé dès leur plus jeune âge. La communauté transmet ses rythmes et ses rituels tout en réfléchissant à la manière de partager les retombées économiques de cet art et de protéger les arbres dont sont fabriqués les tambours.

Par Ferdinand Mbonihankuye, bird story agency

À Gishora, on ne se met pas simplement au tambour : on gagne le droit d’en jouer, étape par étape. Sur cette colline située à sept kilomètres de Gitega, capitale politique du Burundi, Noël Béni Manisengwe, 10 ans, garde les yeux rivés sur les mains de ses aînés qui corrigent sa technique.

Oscar Nshimirimana, 50 ans, observe l’apprenti avec la nostalgie de quelqu’un qui est passé par là. Alors que les autres tambourinaires lèvent leurs baguettes vers le ciel, il suit chaque coup frappé par le garçon. Fort de sept ans de pratique, Noël Béni frappe la peau tendue en cadence.

« J’ai commencé à apprendre le tambour à l’âge de trois ans, raconte Nshimirimana. J’étais exactement comme Noël Béni quand j’ai fait mes premiers pas dans cet art. »

La tradition orale du Burundi prend vie dans cet échange entre maître et élève. Les enfants s’exercent d’abord sur des troncs de bananier, appelés ibitumbutumbu en kirundi, avant de passer à de petits tambours.

« Quand un élève maîtrise ces troncs, nous évaluons ses compétences pour déterminer s’il est prêt à passer à l’étape suivante », explique Nshimirimana.

Environ 40 tambourinaires chevronnés font vivre les rythmes ancestraux à Gishora, tandis qu’un nombre équivalent d’enfants s’exercent dans leur sillage. L’apprentissage transmet bien plus qu’une technique : il porte les rituels, l’histoire et les responsabilités qui entourent un instrument jadis au cœur du pouvoir royal.

Un héritage enraciné dans la monarchie

Nshimirimana dirige les tambourinaires de Gishora depuis 2017. Il a succédé à Antime Baranshakaje, dont le grand-père, selon la tradition orale, aurait caché le roi Mwezi Gisabo dans un grenier à sorgho lors de la rébellion de Kilima.

Le savoir historique et rituel s’est transmis au sein de cette lignée.

Le professeur Elie Sadiki, archéologue et enseignant à l’Université du Burundi, situe Gishora dans un réseau plus large de sanctuaires du tambour.

« Ce site a été fondé par les grands rituélistes du tambour de Rwesero, les facteurs de tambours traditionnels. »

Selon Sadiki, le roi Ntare Rugamba et son successeur Mwezi Gisabo ont fondé des sanctuaires à Higiro, Gishora et Butegeye.

« Les sites ne naissent pas de nulle part : ils s’engendrent les uns les autres », dit-il.

Un tambourinaire exécute une danse traditionnelle pendant que d’autres jouent au sanctuaire du tambour de Gishora, au Burundi. Photo : Ferdinand Mbonihankuye, bird story agency

En 2014, l’UNESCO a inscrit la danse rituelle du tambour royal du Burundi sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Sadiki insiste sur la distinction entre la reconnaissance d’une tradition vivante et celle d’un site physique.

« Ce n’est pas le site de Gishora qui a été inscrit, mais l’art du tambour, au titre de la Convention de 2003. »

La résidence royale de Gishora figure par ailleurs sur la liste indicative du Burundi en vue d’une candidature au patrimoine mondial.

Cette reconnaissance internationale n’a toutefois pas réglé les difficultés financières de la communauté.

Nshimirimana indique que le site attire des Burundais, des membres de la diaspora, des chercheurs et d’autres visiteurs, mais que le nombre de groupes dépasse rarement dix par mois. Les droits d’entrée sont répartis entre le personnel, les tambourinaires et le conseil local.

« Nous n’avons pas de budget spécifique », dit-il.

Sadiki évalue le prix d’une prestation de 30 minutes pour un groupe entre 300 000 BIF (100 dollars US) et 500 000 BIF (165 dollars US). Mais ce tarif ne dit pas combien de revenus parviennent réellement aux artistes, ni à quelle régularité.

La place des femmes dans une tradition vivante

Au milieu du tonnerre des tambours, Salomé Congera, 50 ans, exécute une série de pas de danse élégants. Elle participe activement au spectacle, mais ne touche jamais un tambour.

Un décret présidentiel signé en 2017 interdit aux femmes de jouer du tambour, une restriction que certains à Gishora présentent comme la continuité d’une tradition sacrée.

Sadiki explique cette interdiction par la symbolique de l’instrument. Le tambour est décrit comme possédant un front, des seins et un nombril, et incarne le pouvoir royal. Dans l’interprétation traditionnelle qu’il décrit, en jouer est symboliquement associé au fait de féconder l’instrument.

Christella-Mariza Kwizera, sociologue et enseignante à l’Université du Burundi, appelle à un débat éducatif et institutionnel sur la place des femmes dans la tradition.

« Même au sein du mouvement d’émancipation des femmes, certains symboles doivent être respectés », dit-elle.

Elle rappelle pourtant une histoire où les femmes exerçaient l’autorité.

« Avant la colonisation, les Burundaises détenaient de véritables positions de pouvoir politique, spirituel et économique. »

« Sauvegarder cette tradition immatérielle dépend désormais de la préservation de l’arbre qui lui donne vie. »
Célestin Havyarimana, spécialiste de l’environnement

Elle cite Inandabunga, fille du roi Mwezi Gisabo, qui gouvernait une région avant d’être écartée lors de la réorganisation administrative coloniale, ainsi que la figure historique d’Inamujandi.

Pour Kwizera, renforcer le rôle des femmes à Gishora exige plus que la vente de produits aux visiteurs. Elle plaide pour des activités fondées sur les compétences et les savoirs locaux.

« Vendre quelques bananes ou avocats dans la rue, ce n’est pas de l’entrepreneuriat. Il faut se concentrer sur des projets ancrés dans le territoire, l’histoire et les savoirs ancestraux des femmes, comme la vannerie spécialisée (inkoko) ou la poterie. »

Sa proposition place le savoir des femmes aux côtés du tambour comme ressource capable de soutenir des moyens de subsistance. La capacité de telles entreprises à s’enraciner dépendra de bien plus que de l’attrait culturel du site.

À qui profite le voyage des rythmes ?

La question des revenus dépasse le cadre des visiteurs de Gishora.

Kwizera soutient que la circulation internationale du tambour burundais ne génère pas nécessairement de retombées financières pour les communautés qui le préservent et l’enseignent.

« C’est une forme d’extractivisme culturel : des gens tirent profit du savoir-faire d’une communauté sans s’assurer que la source d’origine en bénéficie », affirme-t-elle.

Elle défend un système de redevances et des retours économiques directs pour Gishora, afin de soutenir ses gardiens tout en renforçant la présence culturelle du Burundi à l’étranger.

La proposition soulève une question pratique : comment une tradition transmise collectivement peut-elle générer des revenus qui parviennent à ceux qui la maintiennent vivante ?

L’avenir de la tradition dépend aussi du bois dont sont faits les tambours.

Le Cordia africana, appelé umuvugangoma en kirundi, est étroitement associé aux tambours royaux du Burundi. Selon Célestin Havyarimana, spécialiste de l’environnement, la pression démographique, la conversion des forêts en terres agricoles et la demande en bois de chauffe réduisent la disponibilité d’arbres adaptés.

Une étude de 2024, publiée dans la revue de sciences exactes et naturelles de l’Université du Burundi, a recensé 86 Cordia africana dans la zone étudiée du Kirimiro. Plus de la moitié mesuraient moins de 20 centimètres de diamètre. L’étude a aussi constaté que les facteurs de tambours se tournaient vers d’autres essences, dont les tambours étaient moins efficaces et moins durables.

« Sauvegarder cette tradition immatérielle dépend désormais de la préservation de l’arbre qui lui donne vie », prévient Havyarimana.

Il plaide pour des pépinières spécialisées soutenues par des financements environnementaux internationaux et pour l’intégration des arbres à tambours dans les systèmes agroforestiers locaux.

Transmettre plus que le rythme

Protéger la tradition, c’est donc transmettre à la fois les compétences pour jouer de l’instrument et les ressources pour le fabriquer.

À Gishora, l’apprentissage continue. Au-delà de la maîtrise du rythme, les enfants apprennent le respect des rituels, des tabous et de la mémoire collective.

« Il y a ce que nous appelons quelque chose dans le sang, un don que certains possèdent, un héritage transmis par les parents et les ancêtres », dit Nshimirimana.

Tandis que Noël Béni observe les mains de ses aînés et frappe la peau du tambour, cet héritage prend forme dans une nouvelle génération.

bird story agency

Article republié avec l’autorisation de Bird Story Agency, dans le cadre de notre partenariat de contenu. 

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