À l’approche de la COP31, deux agricultrices de la zone Mutaho, dans la province de Gitega, au Burundi misent sur l’agroécologie pour protéger leurs sols, mais disent manquer de soutien financier et technique. Leur situation pose une question plus large : comment financer l’adaptation dans un pays où, selon une analyse présentée par ActionAid, le service de la dette dépasse les recettes retenues ?
Par Ferdinand Mbonihankuye
304,8 milliards de dollars de remboursements de dette budgétés en 2026, contre 12,3 milliards pour l’action climatique : voilà l’écart relevé par ActionAid dans 54 pays vulnérables. En zone Mutaho, dans la province de Gitega, deux agricultrices en mesurent la portée à leur échelle, dans leurs champs.
Ces chiffres ont été présentés le 29 octobre 2026 lors d’un webinaire organisé par ActionAid et le réseau Media for Environment, Science, Health and Agriculture (MESHA), par Teresa Anderson. À l’approche de la COP31, prévue du 9 au 20 novembre 2026 à Antalya, en Turquie, ils donnent une dimension concrète à la question du financements de l’adaptation climatique pour Médiatrice Hakizimana et Sonia Ntakarutimana. Pour ces deux agricultrices, les enjeux se mesurent à la fertilité de leurs terres, aux récoltes et aux moyens nécessaires pour faire face aux aléas climatiques.
Une dette plus lourde que l’action climatique
Dans sa présentation au « Climate Media Café », Teresa Anderson décrit une relation qui s’autoalimente : les catastrophes climatiques poussent les pays vulnérables à emprunter, tandis que le service de la dette et les politiques d’austérité réduisent leurs capacités à financer la prévention, l’adaptation et la transition. Les financements climatiques accordés sous forme de prêts peuvent, à leur tour, renforcer cette dépendance.

Les données présentées, issues notamment de la base Debt Watch de Development Finance International (DFI), illustrent l’ampleur du problème. Selon cette analyse, 93,5 % des pays vulnérables étudiés sont en situation de surendettement ou présentent un risque de surendettement. Le service de la dette représente près des deux tiers, soit 65 %, de leurs recettes nationales.
Le Burundi figure parmi les pays où cette proportion dépasse 100 %. Autrement dit, les obligations de remboursement sont supérieures aux recettes retenues dans l’analyse. Ce ratio ne correspond pas à une part du budget total et ne signifie pas que toute dépense publique devient impossible : les États peuvent notamment recourir à d’autres ressources, dont de nouveaux emprunts. Il souligne néanmoins la pression exercée par la dette sur leurs finances publiques.
Pour les 54 pays vulnérables disposant des deux séries de données, ces pays prévoient donc de consacrer près de 25 fois plus au service de la dette qu’au climat.
À Mutaho , préserver les sols et les récoltes
Médiatrice Hakizimana et Sonia Ntakarutimana décrivent les difficultés que les pluies irrégulières, les périodes de sécheresse et la dégradation des sols font peser sur leurs activités. Elles disent se tourner vers des pratiques agroécologiques pour préserver leurs terres et maintenir leur production.
Pour Médiatrice, le manque de moyens financiers et d’accompagnement technique limite toutefois les possibilités de développer ces pratiques.
« Chaque saison, nous devons faire face à des pluies irrégulières et à des sécheresses prolongées. Nous savons que l’agroécologie est une solution pour préserver nos sols et notre production, mais nous manquons de soutien financier et technique », explique-t-elle.
Sonia souligne, de son côté, l’intérêt de réduire sa dépendance aux intrants coûteux. « Grâce aux techniques agroécologiques, nous avons pu maintenir nos rendements malgré les aléas climatiques. Nous n’avons pas besoin de produits chimiques coûteux qui appauvrissent nos terres à long terme », affirme-t-elle.
Ces témoignages rendent compte de leur expérience, sans suffire à mesurer l’évolution des rendements ou à généraliser les résultats à toutes les exploitations. L’appréciation de Sonia sur les produits chimiques reste également celle de l’agricultrice, et non une conclusion agronomique établie dans le cadre de ce reportage.
Dans sa présentation sur les enjeux de la COP31, Teresa Anderson défend l’agroécologie comme une approche susceptible de contribuer à l’adaptation, à la réduction des émissions et à la protection de la biodiversité. Elle plaide pour sa reconnaissance dans les négociations internationales sur l’agriculture et la sécurité alimentaire. Il s’agit d’une position portée par ActionAid dans ces discussions.
Des financements accessibles aux agricultrices
Pour Mme Médiatrice et Mme Sonia, la transition suppose des moyens concrets : accès aux formations, aux outils, aux semences adaptées et à un accompagnement technique durable. Médiatrice estime que des financements accessibles aux femmes pourraient leur permettre de développer leurs activités et de transmettre leurs pratiques à d’autres membres de leurs communautés.
Ces besoins font écho aux propositions présentées par ActionAid lors du webinaire. L’organisation demande une augmentation des dons, plutôt que des financements générateurs de dette, ainsi qu’un accès plus direct aux ressources pour les organisations agricoles locales et les organisations dirigées par des femmes.
Le choix entre prêts et dons occupe une place centrale dans son analyse. À l’échelle du Sud global, la présentation compare 8 800 milliards de dollars de remboursements de dette à 39 milliards de dollars de financements climatiques reçus sous forme de dons, soit un rapport d’environ 225 pour un.
Le rapport public précise que cette comparaison rapproche des remboursements prévus en 2026 et des dons climatiques reçus en 2024. Elle concerne l’ensemble du service de la dette, pas uniquement des emprunts destinés à des projets climatiques. Ce chiffre ne doit pas être confondu avec le rapport de 25 pour un établi entre les dépenses budgétaires consacrées à la dette et celles consacrées au climat dans les pays vulnérables étudiés : les périmètres et les indicateurs sont différents.
Alléger la dette pour dégager des moyens
Selon ActionAid, une annulation de la dette pourrait ouvrir des marges importantes pour financer les engagements climatiques nationaux. Dans les 26 pays vulnérables pour lesquels les données étaient disponibles, la présentation compare 142,3 milliards de dollars de dépenses liées à la dette à 22,6 milliards correspondant au coût des engagements climatiques inconditionnels.
Ces engagements constituent le volet des contributions déterminées au niveau national que les pays prévoient de mettre en œuvre sans le conditionner à un soutien international supplémentaire. Sur cette base, l’organisation estime que les sommes consacrées à la dette pourraient couvrir environ six fois ces engagements. Cette comparaison illustre un potentiel financier ; elle ne garantit pas que les ressources libérées seraient automatiquement affectées au climat.
Parmi ses propositions, ActionAid défend un allégement immédiat après les catastrophes climatiques majeures, une annulation de dette pour les pays soumis à une forte pression de remboursement et une réforme de la gouvernance internationale de la dette. L’organisation demande également que les financements climatiques soient accordés sous forme de dons afin d’éviter de nouveaux pièges de l’endettement.
De Mutaho à Antalya, l’enjeu de la justice financière
Teresa Anderson place le financement de l’adaptation, l’agriculture, le genre et la transition juste parmi les priorités d’ActionAid à la COP31. L’organisation insiste sur la nécessité d’associer les travailleurs, les femmes et les communautés aux décisions qui concernent leurs moyens de subsistance.
À Antalya, les débats sur les financements climatiques poseront donc aussi la question de leur forme et de leurs bénéficiaires. ActionAid défend des ressources qui n’alourdissent pas la dette et qui soutiennent davantage les initiatives locales.
Les agricultrices de Mutaho, ces discussions prennent tout leur sens lorsqu’elles se traduisent par un soutien accessible et durable. Leur expérience rappelle que l’adaptation ne dépend pas seulement de pratiques adoptées dans les champs : elle suppose aussi des formations, des ressources et une continuité de l’accompagnement.
Pour nombre de femmes burundaises, l’enjeu reste ancré dans le quotidien : préserver leurs terres, maintenir leurs récoltes et disposer des moyens nécessaires pour poursuivre leur travail.
