Sécheresses prolongées, pluies destructrices, absence de mécanisation : dans la commune de Bugendana, en province de Gitega, les agricultrices n’attendent pas de solutions venues d’ailleurs. Entre courbes de niveau, transformation du soja et appui institutionnel naissant, elles construisent, colline après colline, leur propre réponse au dérèglement climatique.

Quand la pluie tombe trop fort, elle arrache la terre; quand le soleil s’installe trop longtemps, il brûle les plantules. Sur la colline Mukoro, Alice Ahishakiye veuve, la quarantaine, tient sa houe comme une ligne de vie : « Sans la terre, pas d’école pour mes enfants, pas de repas équilibré, pas d’avenir », résume-t-elle.

 Son combat quotidien illustre la double urgence au Burundi : protéger les faibles rendements domestiques et transformer l’agriculture familiale en moteur de résilience économique.

Depuis sa naissance, elle n’a connu que la terre de ses parents étaient agriculteurs, elle le devient à son tour dès 2010, sans jamais avoir connu d’autre métier.

« La femme reste au centre de la production agricole familiale », résume-t-elle, et au Burundi, où la population est essentiellement rurale, cette phrase vaut pour des centaines de milliers de foyers. Mais depuis quelques années, ce socle familier vacille.

Sécheresses qui s’allongent, inondations qui emportent les plants, absence de mécanisation, intrants agricoles semences sélectionnées, engrais, pesticides hors de portée : le tableau que dresse Alice est celui d’une agriculture assiégée par un climat devenu imprévisible.

Des solutions inventées sur le terrain

Face à ces obstacles, Alice et ses voisines n’ont pas attendu une aide extérieure pour agir. Elles tracent des courbes de niveau pour protéger leurs champs de l’érosion lors des fortes pluies, et associent aux cultures vivrières des arbres plantés à dessein.

Pendant la saison sèche, période où la production porte pourtant le plus de bénéfices faute de concurrence, la plupart des ménages n’ayant alors rien à vendre elles irriguent à la main, à l’aide d’arrosoirs improvisés, et pulvérisent leurs cultures contre les insectes ravageurs.

De cette agriculture maraîchère  amarante, choux, tomates, oignons, aubergines  Alice tire de quoi vendre, mais aussi de quoi nourrir ses enfants d’une alimentation équilibrée, payer le minerval et le matériel scolaire.

 À cela s’ajoute un petit élevage de chèvres et de poules, complément indispensable des récoltes. Le microcrédit classique, elle n’y a pas encore accès ; elle emprunte plutôt auprès des chaînes de solidarité communautaires, remboursant avec intérêt, même sans en être membre à part entière.

Ce qui lui manque le plus, dit-elle, ce n’est pas la volonté : c’est une assurance agricole pour couvrir les pertes climatiques, et des formations adaptées pour faire face à un climat qui ne ressemble plus à celui de son enfance. Elle appelle les ONG du secteur à multiplier ces formations, et espère un jour voir ses produits atteindre les marchés de la Communauté d’Afrique de l’Est.

Du soja à la maison en dur : la transformation comme rempart

À quelques collines de là, sur Mugitega, Désiderate Congera raconte une trajectoire différente mais tout aussi révélatrice. Elle a bâti sa réussite sur le soja, qu’elle cultive puis transforme elle-même en « itofi », une viande végétale locale, et en lait de soja. L’essentiel de sa récolte n’est ainsi pas vendu brut mais transformé, ajoutant de la valeur là où d’autres se contentent d’écouler leurs stocks au prix du marché.

Son agriculture est aussi un élevage : les vaches qu’elle possède lui fournissent le fumier organique qui vient compenser le manque chronique d’engrais chimiques. Grâce aux bénéfices tirés de la vente de bétail, ses terres cultivables se sont agrandies, et ses conditions de vie ont changé de visage  sa maison, autrefois couverte de tuiles traditionnelles (amategura), l’est aujourd’hui de tôles.

Désiderate Congera a construit sa réussite autour du soja, une culture qui lui a permis de transformer durablement son quotidien.

Désiderate a d’abord travaillé seule avant de rejoindre le groupement Gato Karakura, agréé par l’Agence de Développement du Burundi (ADB) en 2025. Comme Alice, elle trace des courbes de niveau et plante des arbres à feuilles longues pour freiner la force des pluies. Pendant la sécheresse, elle recourt à l’irrigation traditionnelle. Ses premières vaches, elle les doit au projet PAIFAR-B, financé par le Fonds international de développement agricole (FIDA), qui investit dans les populations rurales.

 Son parcours illustre une réalité  quand l’accompagnement institutionnel rencontre l’initiative individuelle, les effets se voient jusque dans les matériaux du toit.

Coopératives, terres et intrants : ce que promet l’accompagnement public

Pour comprendre ce qui se joue à plus grande échelle, il faut écouter Ir Hubert Muhoza, de la Direction provinciale de l’environnement, de l’agriculture et de l’élevage (DPEA) de Gitega, qui accompagne les entrepreneurs à travers le projet PRODER.

Il observe un intérêt croissant pour l’entrepreneuriat agricole et l’élevage à Bugendana, avec des producteurs qui commencent à investir dans la transformation de leurs récoltes plutôt que de les vendre brutes.

Selon lui, lorsque les populations se regroupent en mutualités ou coopératives, la DPEA peut les aider à obtenir des terres pour mettre en œuvre leurs projets. Programme de développement de l’entrepreneuriat rural (PRODER)  travaille en collaboration avec le ministère de l’Agriculture et de l’Élevage dans cette dynamique.

L’État, de son côté, subventionne des intrants agricoles  notamment des semences sélectionnées  mais réserve cet appui aux producteurs tournés vers le marché ; les groupements en retard d’intrants sont orientés vers les multiplicateurs de semences, et les producteurs accompagnés par un projet ou une ONG restent prioritaires.

Ir Hubert Muhoza insiste aussi sur la complémentarité entre agriculture et élevage : il recommande à chaque exploitant de constituer au moins trois compotiers chez lui avant la saison A (agatasi), afin de disposer de fumier organique en complément des engrais chimiques du FOMI. La DPEA enseigne par ailleurs les techniques d’irrigation en saison sèche, la protection des cultures et des élevages contre les maladies, ainsi que la rotation des cultures pour s’adapter au dérèglement climatique.

 Son message tient en une formule : mieux vaut prévenir que guérir, la guérison coûtant toujours plus cher que la prévention. D’où son appel répété aux agriculteurs et éleveurs à se regrouper en coopératives, seules structures capables, selon lui, de leur ouvrir l’accès à une assurance de production.

La vigilance sanitaire, maillon souvent oublié

Un dernier acteur complète ce tableau : l’Autorité burundaise de régulation des produits vétérinaires, des pesticides et des aliments (ABREVPA), représentée à Gitega par Tétine Kwirondeye. Cette structure publique, approuvée par le ministère de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage en 2022 et opérationnelle depuis 2025, homologue et contrôle les médicaments vétérinaires et les pesticides, et vérifie la qualité des aliments stockés.

À Bugendana, son équipe a formé de jeunes entrepreneurs de l’élevage et de l’agriculture moderne, constatant que le faible rendement agricole tient aussi à un manque de suivi sanitaire, dans les champs comme dans les étables. Le conseil qui revient sans cesse est celui de la prévention : protéger les cultures avant l’apparition de la maladie, plutôt que réagir après coup.

 Le stockage des récoltes est un autre point critique : produire ne suffit pas, encore faut-il conserver dans de bonnes conditions d’hygiène, à l’abri des insectes ravageurs, à l’aide de produits homologués  pour le maïs ou les haricots, un produit comme Actalm Super permet ainsi de limiter les pertes et d’éviter que les ménages ne consomment des denrées détériorées.

L’ABREVPA délivre également les autorisations nécessaires à quiconque souhaite commercialiser ou importer des produits vétérinaires et phytosanitaires, et contrôle les produits burundais destinés à l’exportation.

Un puzzle encore incomplet

De Mukoro à Mugitega, le constat est le même : à Bugendana, les agricultrices ne manquent ni de savoir-faire ni de détermination. Courbes de niveau, agroforesterie, transformation locale, diversification vers l’élevage… les réponses au dérèglement climatique existent déjà sur le terrain.

Ce qui manque encore, c’est le passage à l’échelle : un accès plus large au crédit, une assurance agricole accessible aux productrices non regroupées comme Alice, des formations climatiques plus régulières, mais aussi une meilleure coordination entre l’État, les projets d’appui comme PRODER ou PAIFAR-B, et les structures de contrôle sanitaire telles que l’ABREVPA.

En attendant, ce sont les femmes elles-mêmes qui, colline après colline, continuent de tenir la ligne de front face au changement climatique.

Par Ferdinand Mbonihankuye, journaliste scientifique

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