Association culturale d’arachide et de niébé, une pratique qui améliore la fertilité des sols et réduit le recours aux engrais chimiques. Crédit photo : F. Mb.

Lecture rapide

  • Face à la dégradation des sols et à la flambée des prix des engrais, les légumineuses offrent une alternative agronomique naturelle et accessible
  • Des chercheurs et responsables burundais appellent à intégrer ces cultures dans les politiques agricoles nationales
  • Le haricot, principale légumineuse du pays, pourrait devenir le pilier d’une transition agroécologique adaptée aux réalités locales

Par Ferdinand Mbonihankuye

 [Gitega]  Une étude récente de base réalisée par l’équipe du projet FICAP publié dans Zenodo révèle  une dynamique souvent sous-estimée : dans les collines burundaises, la réponse à la crise climatique ne repose pas uniquement sur les grands aménagements hydrauliques ou les intrants importés. Elle passe également par la valorisation de cultures comme le haricot, le soja et le pois, désormais considérées comme des leviers stratégiques pour renforcer la résilience de l’agriculture familiale. »

À la faveur de webinaires organisés en 2026 par le Réseau des journalistes scientifiques d’Afrique francophone (RJSAF), plusieurs chercheurs africains ont rappelé l’importance stratégique de ces cultures. Une alerte particulièrement pertinente pour le Burundi, l’un des pays les plus densément peuplés d’Afrique, où la pression sur les terres agricoles est extrême.

Le système agricole burundais repose essentiellement sur de petites exploitations familiales. Mais cette agriculture est aujourd’hui fragilisée. L’érosion, la perte de fertilité et la pression démographique mettent les terres à rude épreuve.

Dans plusieurs provinces comme Ngozi, Kirundo ou Gitega, les rendements stagnent, voire diminuent. Pour compenser, les agriculteurs ont recours aux engrais chimiques, dont les prix ont fortement augmenté ces dernières années.

« Nous utilisions de l’urée pour le maïs, mais aujourd’hui c’est devenu trop cher », confie un agriculteur de Gitega. « Parfois, on préfère ne rien mettre du tout. » Cette dépendance expose les producteurs à des chocs extérieurs tout en accélérant la dégradation des sols.

Les légumineuses, des fertilisants naturels

Dans ce contexte, les légumineuses apparaissent comme une solution accessible et durable. Leur particularité : elles enrichissent naturellement les sols.

Grâce à une symbiose avec des bactéries présentes dans leurs racines, elles fixent l’azote de l’air et le transforment en nutriments assimilables. « Après une culture d’arachide, on peut faire suivre une culture de maïs pour que l’azote fixé bénéficie à la culture suivante », explique Essohouna Modom Banla, sélectionneur et chef du programme légumineuses à graines à l’Institut togolais de recherche agronomique.

« Ce sont des plantes qui nécessitent peu d’engrais chimiques, lesquels contribuent aux émissions de gaz à effet de serre », ajoute-t-il. Selon les observations menées dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est, les parcelles intégrant des légumineuses peuvent nécessiter jusqu’à 30 % d’engrais en moins pour les cultures suivantes.

Pour Pascal Houngnandan, professeur en microbiologie des sols, ces cultures jouent un rôle clé dans la restauration des terres. « Elles favorisent une activité microbienne bénéfique et améliorent la structure du sol sur le long terme », souligne-t-il.

Le haricot, pilier méconnu de l’agriculture burundaise

Au Burundi, le haricot est omniprésent. Il constitue la base de l’alimentation quotidienne et représente la principale source de protéines pour une grande partie de la population. Pourtant, son potentiel agronomique reste sous-exploité.

Dismas Minani, directeur chargé de la vulgarisation, formation et  recherche développement au sein de la Mineagrie, explique que les rotations culturales intégrant des légumineuses permettent d’augmenter significativement la fertilité des sols tout en réduisant les besoins en engrais de synthèse. « Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est, nous observons que les parcelles ayant accueilli du niébé ou du soja nécessitent jusqu’à 30 % d’engrais en moins pour la culture suivante », précise-t-il.

Au Burundi, où les petits producteurs consacrent une part importante de leurs revenus à l’achat d’intrants agricoles, cette réduction représente un levier économique considérable. « Nous ne pouvons plus dépendre exclusivement des importations d’engrais. Promouvoir les légumineuses, c’est investir dans notre autonomie alimentaire », affirme-t-il.

Des initiatives locales commencent à émerger. Dans certaines provinces, des agriculteurs associent haricot et maïs sur une même parcelle. Cette pratique améliore la fertilité du sol tout en diversifiant les sources de revenus.

Une réponse adaptée au changement climatique

Le Burundi est particulièrement vulnérable aux changements climatiques. Sécheresses, pluies irrégulières et maladies agricoles perturbent les cycles de production. Dans ce contexte, les légumineuses offrent des avantages spécifiques. Certaines variétés sont plus résistantes à la sécheresse et s’adaptent mieux aux saisons imprévisibles.

Selon Malamine Junior Badji, agroéconomiste, ces cultures contribuent aussi à renforcer la résilience économique des exploitations. « Réduire la dépendance aux engrais importés permet de sécuriser les revenus des agriculteurs face aux chocs extérieurs », explique-t-il.

Par ailleurs, elles contribuent à limiter la déforestation. « L’intégration des légumineuses dans les rotations culturales réduit la nécessité de défricher de nouvelles terres », souligne Rajiv Srivastava.

Un levier nutritionnel essentiel à intégrer dans les politiques publiques

Au-delà de leur rôle agronomique, les légumineuses sont essentielles pour la nutrition. « Elles constituent une source importante de protéines végétales et de micronutriments », explique Émile Kou’santa Amouzou, spécialiste en biochimie et nutrition.

Dans un pays où l’accès aux protéines animales reste limité, leur rôle est crucial. Un point confirmé par Fayeu Cindy Assih, qui insiste sur leur importance dans la lutte contre la malnutrition.

Malgré leurs avantages, les légumineuses restent insuffisamment valorisées dans les politiques agricoles. Pour Françoise Agbodjo, spécialiste des politiques semencières, un changement de paradigme est nécessaire. « Les légumineuses doivent être intégrées dans les stratégies agricoles et environnementales. Ce sont des leviers majeurs pour une agriculture durable », affirme-t-elle.

Au Burundi, les défis sont nombreux : accès limité aux semences de qualité, manque de formation, faibles moyens des services de vulgarisation.

Valoriser les cultures locales et négligées

Les experts mettent toutefois en garde contre une vision simplifiée. « Les légumineuses apportent l’azote, mais d’autres nutriments doivent être complétés par des apports organiques », explique Kossi Tsoekem Guenou. Une approche combinée est donc nécessaire, intégrant compost, biofertilisants et rotations culturales.

Au-delà des cultures les plus connues, certaines légumineuses locales restent sous-exploitées. Pour Houngo Ame Mensah Espère, ces variétés représentent une opportunité importante.

« Ce sont des cultures adaptées aux conditions locales, riches sur le plan nutritionnel et résilientes face au climat », explique-t-il. Leur réintégration pourrait renforcer la sécurité alimentaire tout en préservant la biodiversité agricole.

Une transition agricole à portée de main

Au Burundi, les légumineuses illustrent une réalité simple : certaines solutions aux crises actuelles existent déjà, au cœur des pratiques agricoles.

Elles permettent de restaurer les sols, de réduire les coûts, d’améliorer la nutrition et de renforcer la résilience climatique. Mais pour libérer pleinement leur potentiel, un engagement politique est nécessaire. « Nous devons changer notre regard sur ces cultures », résume un responsable agricole burundais. « Elles ne sont pas marginales, elles sont stratégiques. »

Dans un contexte de crises multiples, les légumineuses apparaissent ainsi comme une réponse discrète mais puissante  une solution enracinée dans les champs, capable de transformer durablement l’agriculture burundaise.

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