La durabilité dans l’agriculture représente un enjeu crucial au Burundi, où l’utilisation croissante de pesticides et d’engrais chimiques nuit à la santé des agriculteurs, à la fertilité des sols et à l’équilibre écologique. Face à ce constat alarmant, une transition s’impose. L’exploitation des végétaux locaux facilite la mise au point de biopesticides et d’engrais naturels, qui disposent de qualités intrinsèques pour favoriser la santé des cultures, protéger le capital humain et restaurer le sol et l’environnement. L’intégration de ces solutions biologiques, utilisables quelle que soit la saison, constitue une stratégie fondamentale pour l’établissement d’une agriculture durable et écologiquement responsable au Burundi.

Les agriculteurs s’activent dans leurs champs. Certains procèdent au sarclage et à l’arrosage, tandis que d’autres pulvérisent des intrants naturels sur leurs parcelles verdoyantes. Plus bas, des canaux d’irrigation laissent couler l’eau qui irrigue des parcelles verdoyantes. La révolution silencieuse transforme peu à peu les pratiques agricoles. Nous sommes sur les collines de Muremera et Gasunu, dans la commune de Gitega, zone Giheta, au centre du Burundi.

 

Dans un champ de maïs au cœur du Burundi, Jérémie Niyonzima applique des produits de la biopesticides pour protéger sa récolte contre les parasites.

Jérémie Niyonzima, une pompe sur le dos, confie : «ici, pas de sacs d’engrais chimiques importés ni de pesticides. Les agriculteurs fabriquent eux-mêmes leurs fertilisants à partir de plantes locales. Dans cette pompe il y a des pesticides fabriqués localement.» Cet agriculteur de 38 ans observe avec fierté ses plants de maïs. Depuis deux ans, il applique une méthode qui change tout : la production de bio-intrants naturels. «La formation de l’UHACOM nous a permis d’acquérir des expériences dans la production d’engrais naturels et de biopesticides,» explique-t-il en mettant en avant ses cultures généreuses.

Une recette ancestrale modernisée

La lutte contre les maladies des plantes agricoles passe parfois par des solutions simples, puisées dans l’environnement immédiat. À l’UHACOM, une organisation locale, Cyriaque Ntaconzoba chargé de la communication et de plaidoyer décrit avec passion la fabrication de biopesticides à base des essences agroforestières. Selon lui, tout commence par une sélection minutieuse de la matière première : on mélange des feuilles de papaye, de Théphrosia (Ntiruhunwa), de Tithonia (Kibirizi), de Calliandra et des gousses du piment, des feuilles du neem, sans oublier le savon. «On pile ces feuilles, puis on filtre soigneusement pour obtenir un suc concentré,» raconte-t-il.

L’ajout d’un gramme de savon dissous dans de l’eau chaude joue un rôle essentiel. «Cela permet au produit de mieux adhérer aux feuilles et d’agir efficacement sur les plantes à protéger,» précise Cyriaque.

L’expérience ne s’arrête pas aux biopesticides. Cette technique utilise également des feuilles de ces plantes et d’autres végétaux locaux pour produire un engrais organique, les agriculteurs mobilisent les ressources disponibles dans leurs champs. «On mélange du Tithonia, de la cendre, du marrube blanc – appelé localement umubebe – ainsi que de la biomasse sèche. Le calliandra et l’urine humaine viennent compléter la préparation. Ils déclenchent une décomposition rapide qui, en deux semaines, transforme la matière organique en fertilisant naturel,» explique-t-il encore.

Un savoir-faire artisanal qui, selon l’UHACOM, redonne à la terre sa force sans recourir aux intrants chimiques coûteux. Cette technique utilise également des feuilles de et d’autres végétaux locaux pour la fabrication des pesticides naturel (bio pesticides).

Transformer les déchets en richesse

L’ONG UHACOM, promue par ADISCO, vulgarise ces pratiques à travers ses canaux de promotion de l’agroécologie.

« La motivation première est de répondre aux effets du changement climatique, qui menace fortement l’agriculture au Burundi », souligne Cyriaque. Il ajoute un argument économique : « Les commandes d’intrants chimiques connaissent des retards. Les agriculteurs utilisent ces productions locales et en bénéficient doublement. »

Le double bénéfice est clair : gain de temps pour les semis et coûts abordables comparés aux engrais et pesticides industriels. «Cela ne signifie pas qu’ils abandonnent complètement l’engrais chimique,» nuance-t-il. « C’est un complément qui les rend moins dépendants.»

Trois projets pour une vision

L’UHACOM exécute actuellement trois projets. Deux sont financés par la Belgique, un autre soutenu par la Suisse. Tous visent à promouvoir l’agroécologie comme alternative à l’agriculture intensive encore largement encouragée en Afrique.

« Plus de 90% de la population burundaise vit de l’agriculture,» rappelle Cyriaque. «Ce secteur emploie plus de 85% de la main-d’œuvre. L’enjeu est de permettre à cette population d’adopter des pratiques agricoles durables et respectueuses de l’environnement.»

La dimension sociale pèse lourd dans cette transition. « L’agroécologie ne relève pas uniquement du domaine agricole,» insiste-t-il. «Elle se présente comme une alternative crédible aux intrants chimiques massivement utilisés dans le pays. »

Les bio-intrants protègent donc l’environnement et la santé des populations. Ils valorisent également les savoirs locaux et les modes de production traditionnels. Durant les six dernières années, différentes pratiques agroécologiques ont été expérimentées. Les résultats se révèlent prometteurs. 

Des rendements qui parlent d’eux-mêmes

Les «champs-écoles» permettent aux agriculteurs de comparer directement les résultats. D’un côté, des parcelles agroécologiques. De l’autre, des parcelles utilisant des intrants chimiques. «Le constat est sans équivoque, » affirme Cyriaque. « L’agroécologie est plus durable, offre de bons rendements et réduit les coûts pour les producteurs. »

Les biopesticides élaborés à partir de feuilles et de plantes locales comme le Neem luttent efficacement contre les insectes nuisibles à la plante. Leur avantage majeur : aucun danger pour la santé et l’environnement. Toutefois, leur production artisanale limite encore leur disponibilité.

Cyriaque Ntaconzoba, responsable du plaidoyer et de la communication à l’UHACOM (Union Haguruka des coopératives multifilières), considère ces bio -intrants comme une occasion significative. «La production d’engrais naturel permet de valoriser les plantes et les déchets organiques », explique-t-il. « Ce qui serait autrement un déchet devient une ressource précieuse. Des entrepreneurs s’intéressent de plus en plus à cette question pour en tirer profit, à l’instar de Benjamin Nsabimana à Gitega et d’autres dans les provinces comme Bujumbura.

Des entrepreneurs modèles commencent à les commercialiser dans les provinces de Gitega, Ngozi et Bubanza. «L’ambition de l’UHACOM est de professionnaliser et de développer la commercialisation des produits agroécologiques,» explique Cyriaque. «Cette initiative, lancée en 2022, avait été suspendue à cause de contraintes économiques. C’est un plaidoyer qui avance c’est le cas de Benjamin Nsabimana qui commercialise les biopesticides à Gitega.

L’objectif actuel est de relancer la dynamique. » Le gouvernement burundais commence à prendre conscience de ces enjeux. Des formations se multiplient dans les provinces.

Selon Mme Ir Goreth Itangishaka Directeur de la Protection des Végétaux au Mineagrie, plusieurs initiatives ont été entreprises pour promouvoir l’usage de produits alternatifs aux pesticides chimiques. Elle a indiqué que sa direction, en collaboration avec des institutions de recherche telles que l’ISABU et plusieurs universités, ainsi qu’avec la Direction chargée de la vulgarisation agricole, a élaboré des fiches techniques de lutte contre certaines maladies et ravageurs à base de biopesticides d’extraits de plantes médicinales issues notamment le neem, le piment ou encore l’ail.

Ce travail, financé par l’INADES Formation , a permis de mettre ces outils à la disposition des inspecteurs phytosanitaires et des services des Bureaux provinciaux de la protection des végétaux (BEPEAEs) . Les fiches, également traduites en kirundi pour être accessibles aux agriculteurs, visent à faciliter leur appropriation et à encourager une transition vers des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement.

Mme Itangishaka a également souligné que la transition vers une agriculture biologique ou agroécologique ouvre de nombreuses opportunités économiques et sociales pour les agriculteurs. D’après elle, cette approche permet d’abord une réduction des coûts de production, grâce à l’utilisation de ressources locales et renouvelables, comme les engrais naturels et les biopesticides. Elle offre ensuite un accès à des marchés spécialisés, où les produits issus de pratiques durables bénéficient d’une meilleure valorisation. Enfin, elle contribue à améliorer l’image des producteurs, perçue comme des acteurs engagés dans la préservation de l’environnement.

Sur le plan de l’accompagnement, la responsable a précisé que la Direction agit à plusieurs niveaux. Sur le plan technique, des agents de terrain assurent le suivi des pratiques agroécologiques, animent des séances de formation et soutiennent les producteurs dans la mise en œuvre de systèmes de culture intégrés. Sur le plan institutionnel, la Direction appuie la structuration des coopératives et groupements agricoles, favorise la mise en réseau des producteurs biologiques et encourage la création de plateformes de dialogue entre agriculteurs, chercheurs et décideurs publics.

Elle a enfin ajouté que cette dynamique repose sur des partenariats étroits avec plusieurs acteurs, dont Institut africain pour le Développement économique et social (INADES) Formation-Burundi, Appui au développement intégral et à la solidarité sur les collines (ADISCO), des instituts de recherche et diverses ONG locales et internationales, afin de renforcer les capacités locales en matière de production de bio-intrants et de gestion durable des ressources agricoles.

Une voix depuis Goma

Agizo Rukara David, chercheur et activiste environnemental basé à Goma en République démocratique du Congo, travaille en partenariat avec Global Platform et ActionAid RDC. Son projet, le Transformative Impact Fund, vise à promouvoir l’agroécologie dans la région des Grands Lacs.

« L’agroécologie n’est pas seulement une méthode agricole,» précise-t-il. «C’est une véritable pratique de résilience climatique.» Il insiste sur les avantages des bio-intrants : « Leur utilisation améliore significativement la fertilité et la qualité des sols.»

Les engrais chimiques, par contraste, ne fournissent que des nutriments spécifiques. Ils peuvent appauvrir le sol à long terme. «Les bio-intrants enrichissent la matière organique,» explique David. «Ils favorisent le développement de micro-organismes bénéfiques et renforcent la rétention d’eau, essentielle face à la variabilité climatique.»

Préserver la biodiversité

L’utilisation de bio-intrants contribue à la préservation de la biodiversité. Elle réduit la pollution agricole en limitant les effets négatifs des produits chimiques. «Les biopesticides, souvent ciblés sur un ravageur précis, préservent les pollinisateurs et la faune locale,» note David.

Les engrais chimiques, eux, s’infiltrent dans les nappes phréatiques. Ils provoquent l’eutrophisation des cours d’eau, détruisant les écosystèmes aquatiques. Cette pollution touche directement les communautés qui dépendent de ces ressources en eau.

Rentabilité économique

Sur le plan économique, les arguments pèsent lourd. « Les pratiques agroécologiques basées sur les bio-intrants permettent aux agriculteurs de réduire leurs coûts de production,» affirme David. Les agriculteurs produisent localement leurs engrais et pesticides à partir de plantes ou de résidus de récoltes. Ils ne dépendent plus des intrants importés, souvent inaccessibles financièrement.

Ces pratiques renforcent la sécurité alimentaire. La fertilité durable des sols offre des rendements stables malgré les chocs climatiques. « Elles protègent également la santé des agriculteurs et de leurs familles contre les intoxications liées aux produits chimiques,» souligne le chercheur.

La production de cultures biologiques ou agroécologiques ouvre l’accès à des marchés de niche plus rémunérateurs. Cette valeur ajoutée améliore les revenus et la qualité de vie des producteurs.

L’article a été publié en premier par Afrimag.net

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